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1991-2021. De l’Ukraine à l’Ukraine

par Laetitia Spetschinsky, le 7 décembre 2021

Le 8 décembre 1991, les dirigeants des républiques socialistes soviétiques de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie se retrouvent dans l’intimité d’une résidence (Visculi, au cœur de la forêt de Bieloviejie côté bielorusse) pour annoncer la fin de l’URSS et la création, à sa place, d’une Communauté d’États Indépendants. Le traité de Minsk, qui consacre l’accord conclu par 3 des 15 dirigeants soviétiques rassemblés en conclave, confirme que l’URSS « a cessé d’exister comme sujet de droit international et comme réalité géopolitique ». 

Ce coup de tonnerre, aussi inattendu qu’imprécis, coupe court aux négociations sur le futur Traité de l’Union qui doit revitaliser les dynamiques internes d’une Union moribonde. Les témoignages relatifs à cette rencontre concordent au moins sur trois éléments. 

Premièrement, si le complot de la réunion s’ourdit depuis un certain temps, son format est partiellement improvisé, et réunit les dirigeants les plus pressés sans même attendre leurs collègues de l’ancienne République de Transcaucasie pourtant signataire du traité fondateur de l’URSS en 1922. 

Deuxièmement, l’objet de la réunion est imprécis : il s’agit de liquider l’URSS, mais sans savoir encore sur ce qui doit s’y substituer. 

Troisièmement, les coalisés divergent  sur les fondements du nouvel accord : Boris Eltsine (Président de la RSFSR de Russie) et Stanislav Chouchkevitch (Président du Soviet Suprême de Biélorussie) souhaitent maintenir une forme de cadre institutionnel pour enserrer les liens économiques, politiques et sécuritaires entre les Républiques tandis que Leonid Kravtchouk (Président de la RSFSR d’Ukraine, élu quelques jours plus tôt) n’a d’autre ambition que de dégager son pays aussi rapidement et nettement que possible de la superstructure soviétique. Une seule évidence s’impose, en ce début décembre 1991 : la majorité des républiques ont déclaré leur indépendance, et l’Union soviétique n’existe donc plus que sur papier. 

A l’aube de ce nouveau chapitre de l’histoire eurasiatique, une question domine tantôt explicitement, tantôt tacitement toutes les autres : celle de l’intangibilité des frontières de l’Ukraine et, en son sein, la question criméenne.

Pour rappel, en 1954, le Secrétaire général du Parti, Nikita Khrouchtchev, avait symboliquement détaché la Crimée de la RSFSR pour la rattacher à la République soviétique d’Ukraine, en l’honneur du tricentenaire du Traité de Pereïaslav. Pour des raisons stratégiques, la base de Sébastopol demeurait toutefois sous l’autorité directe du commandement soviétique (elle est ensuite restée sous bail russe jusqu’à l’annexion de la Crimée en 2014). Dès 1989, le nationalisme commence à tenir lieu de programme politique pour soutenir l’émergence des États nations. Dans toutes les républiques, ce nationalisme résurgent déclenche des revendications et des émeutes. En Ukraine, ce sont les Russes de Crimée (2) qui expriment le plus nettement leur méfiance à l’égard de l’indépendance ukrainienne, et ils aménagent rapidement des garanties pour leur autonomie : le 20 janvier 1991, à deux mois du référendum sur le fameux traité qui devait réformer les structures de l’Union soviétique, un référendum sur le rattachement direct de la Crimée à l’URSS emporte l’approbation de 93% des habitants de la péninsule. En guise d’apaisement, Kiev rehausse le statut de la région en rétablissant son rang de république autonome, qui, dans la hiérarchie soviétique, implique une reconnaissance du particularisme ethnique. Dans le courant de cette année-là, la question de l’indépendance (ou à tout le moins de l’autonomie) continue d’occuper les institutions locales : le 4 septembre, le parlement de Crimée déclare la souveraineté de la république au sein de l’Ukraine. Lorsque, le 1er décembre, la population ukrainienne approuve massivement le référendum sur l’indépendance et élit Leonid Kravtchouk à la présidence, la Crimée achève de se singulariser : 54% seulement de ses habitants se prononcent en faveur de l’indépendance de l’Ukraine contre un minimum de 80% dans les autres régions – y compris le Donbass. 

A l’entame de la réunion, le problème criméen est donc dans toutes les têtes, sans pour autant apparaitre à l’agenda. Pour le Président Ukrainien, fraîchement élu, l’enjeu capital est de préserver les frontières nationales et de dissocier l’Ukraine de l’URSS au plus vite, et sans étape intermédiaire. Car si l’ombre des conservateurs russes s’est estompée depuis le putsch manqué d’août 1991, il reste que les extrêmes – gauche et droite – continuent de faire planer un risque révisionniste dans les provinces de l’empire. Un risque auquel Eltsine lui-même est confronté, et qui le mènera, deux ans plus tard, à l’affrontement physique contre son propre parlement. 

Si, pour Kiev, la création d’un Communauté d’États indépendants sur les décombres de l’URSS est déjà une concession importante, la question des frontières constitue en revanche une limite infranchissable. La détermination et l’intransigeance du dirigeant ukrainien face à ses collègues forcent ceux-ci à formuler ainsi l’article 5 du Traité final : « Les hautes parties contractantes reconnaissent et respectent l’intégrité territoriale de chacun et l’intangibilité des frontières actuelles dans le cadre de la Communauté ». Pour Hélène Carrère d’Encausse, Eltsine commet alors l’erreur d’accepter une formule ambiguë – des frontières protégées par l’adhésion à la CEI – qui ne peut faire que l’effet d’une « bombe à retardement » appelée à « empoisonner les relations de la Russie avec le monde extérieur » (3).

Le moment de Biéloviejie contient donc les germes de la discorde eurasienne, et nous enseigne à quel point l’actualité à l’Est s’inscrit dans un continuum géopolitique. Les problèmes qui se posaient alors perdurent aujourd’hui, sous une forme parfois inchangée. Premièrement, la « communauté » de destin acceptée à reculons par les voisins de la Russie (Ukraine et Géorgie en tête) n’a jamais pu former davantage qu’un cadre formel aux relations entre anciens membres de l’URSS, sans même les réunir tous. Elle n’a pas permis d’assouplir les différends territoriaux. La Géorgie s’en est retirée en 2008 et l’Ukraine, sans jamais y avoir été active, en 2018. Deuxièmement, les minorités russophones inquiètes à l’époque du réveil des nations ont reçu une aide politique, militaire et administrative de la Russie, parfois fatale pour l’intégrité territoriale du pays hôte. Elles ont, pour cela, bénéficié du soutien des partis communiste et nationaliste russe qui continuent d’exercer une pression sur la politique étrangère, et encouragent Moscou à resserrer toujours davantage les liens avec les compatriotes et les russophones de l’étranger – que ce soit au nom du passé soviétique ou de l’empire perdu. 

 

Aujourd’hui comme jadis, le nœud gordien de la sécurité européenne descend des côtes de la Baltique jusqu’à la mer Noire. Il prend racine dans ces forêts où, en 1991, trois délégations se tenaient prêtes à changer le monde, et où en 2021, 7000 migrants furent otage d’un conflit de civilisation. Il s’étend ensuite le long d’une frontière fragile entre la Russie et l’Ukraine, dont l’enjeu n’est pas le gain territorial mais bien la poursuite d’une identité, d’une réputation d’État fort, déterminé et inflexible. Andreï Kortounov , directeur du Russian Council for International Affairs, estimait en 2019 que nous n’étions qu’au premier acte de la disparition de l’empire (4). Trente ans après le Traité de Minsk portant création de la CEI sur les cendres de l’URSS, c’est aujourd’hui l’Accord de Minsk (celui de 2015 sur le conflit dans le Donbass) qui achève de s’effondrer, précipitant l’Europe au bord de la confrontation militaire. Alors que l’on pensait avoir enterré l’URSS le 8 décembre 1991, ses convulsions menacent, 30 ans plus tard, de faire basculer l’Europe dans le conflit.

 

 

(1) Andrei Gratchev, Le jour où l’URSS a disparu, Paris, éditions de l’Observatoire, 24 novembre 2021, pp. 156 et suivantes

(2) Le recensement de 1989 compte pour la Crimée 67% de Russes et 25% d’Ukrainiens, dont une moitié de russophones, ainsi que 100 000 tatars de Crimée revenus de déportation depuis 1954.

(3) Hélène Carrère d’Encausse, Six années qui ont changé le monde, 1985-1991, Paris, Fayard, 2015, p.272. 

(4) « La Russie en perte de contrôle sur ses anciens satellites », Le Monde, 15 février 2019

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