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En bref

Le messianisme humaniste de l’UE face à la Russie et à la Chine

par Tanguy de Wilde, le 4 janvier 2021

 

Début décembre 2020, l’UE mettait la dernière main au régime général de sanctions destiné à lutter contre les violations graves des droits humains au sein de pays tiers. Ce régime, dit parfois aussi « Magnistky », a été inauguré à l’égard de la Russie début mars 2021. Après plus d’une année d’existence, un premier bilan peut être esquissé.

Pour rappel, pareil régime peut viser des personnes physiques ou des personnes morales d’Etats tiers afin de geler leurs avoirs financiers ou leurs ressources économiques situés au sein de l’UE. En outre, ces mêmes personnes peuvent faire l’objet d’un ostracisme économique ou financier de la part de l’UE ou être interdites de fouler le territoire de cette dernière. Utilisé initialement à l’égard de quatre ressortissants russes, le régime a visé par la suite des citoyens de Chine, de Corée du Nord, de Libye, d’Erythrée et du Soudan du Sud. Le régime général de mesures restrictives n’est pas le seul régime coercitif à avoir été instauré par l’UE. Il existe un régime général déjà ancien visant les terroristes. La liste des individus placés dans le viseur contraignant de l’UE s’y est allongée en une vingtaine d’année. Par ailleurs, les soupçons d’usage ou de prolifération d’armes chimiques ou la perpétration de cyberattaques ont été d’autres motifs d’établissement d’un régime général de sanctions. Mais le régime concernant les violations des droits humains par les individus ou organisations d’Etats tiers est le plus intrusif : il pénètre dans la politique intérieure des Etats ciblés pour y affirmer les valeurs de l’UE au nom d’une conception universaliste de celles-ci. Ce qui fatalement entraîne un choc de valeurs, certains Etats estimant que cette manière de procéder est une entorse à la coexistence pacifique et à la souveraineté étatique.

Quand ce régime est utilisé à l’égard de la Chine et de la Russie, il est un élément perturbateur d’une relation qui s’exprime par bien d’autres ramifications. Quelle peut alors en être la signification dans le cadre plus large d’une relation qui de toute façon se poursuivra, les deux Etats étant des partenaires indispensables de l’UE ?

A l’égard de la Russie, les mesures adoptées début mars 2021 visaient quatre individus. Ces derniers étaient stigmatisés pour leur rôle dans l’arrestation de l’opposant A. Navalny et la répression de manifestants pacifiques, en leur qualité de membres des pouvoir judicaire, policier ou pénitentiaire. Par la suite des mesures similaires visèrent des dirigeants tchétchènes et des membres du groupe Wagner, une milice mercenaire paramilitaire russe, présente sur divers territoires en conflit en Afrique et au Moyen-Orient. Ces épisodes sont pour la Russie les derniers d’une longue série qui depuis 2014 affecte sa relation avec l’UE. De l’affaire ukraino-criméenne à l’affaire Navalny en passant par l’affaire Skripal et les agissements du groupe Wagner, les motifs n’ont pas manqué pour viser Moscou à travers certains individus. Les mesures de 2021 étaient donc les dernières d’une panoplie déjà bien garnie. Elles correspondaient aux principes assez durs énoncés par l’UE pour sa relation avec la Russie. En 2016, l’UE avançait le respect des accords de Minsk négociés par le format de Normandie en 2014 et 2015 comme préalable à l’amélioration des relations avec la Russie. Mais un engagement sélectif sur des dossiers d’intérêt commun demeurait souhaitable. En 2021, la désillusion est patente et l’Union entend d’abord repousser une Russie menaçante, la contraindre à réviser sa politique, avant d’engager un dialogue potentiellement fructueux.

Tout autre est la situation avec la Chine. Depuis 1989, et le maintien de l’embargo sur les armes en raison des événements survenus sur la place Tien An Men, plus aucune mesure restrictive n’avait été prise à l’égard de Pékin. La levée de l’embargo avait même été envisagée du côté européen. Mais il n’en fut plus question dès lors que le pouvoir chinois réaffirma sa volonté de régler la question de Taïwan par la force en cas de déclaration d’indépendance de l’ancienne île de Formose. Quand l’UE sort l’artillerie coercitive, ne serait-ce qu’à l’égard de quatre dirigeants du Xinjiang de peu de notoriété, le choc est rude. Cette critique contre la politique de Pékin à l’égard de la minorité ouïghoure présente à l’Ouest de la Chine est perçue comme une atteinte outrageante. La réplique a fusé sous la forme de contre-mesures appliquées à des représentants éminents du Parlement européen et des parlements nationaux connus pour leur défense des droits humains en Chine. Pour la première fois depuis 1989, l’UE exprime à travers son instrument générique de défense des droits humains à l’étranger sa rivalité systémique avec la Chine, une divergence de valeurs manifeste. Depuis 2019, en effet, la politique de l’UE à l’égard de Pékin a été définie en quatre points, deux axes de coopération et deux zones de concurrence. La Chine est vue comme un partenaire de coopération avec des objectifs communs et un partenaire de négociation pour arriver à concilier de manière mutuellement profitable leurs intérêts respectifs, en leur sein et sur la scène internationale. Mais la Chine est aussi un concurrent économique avec pour enjeu la domination technologique et un rival systémique qui prône d’autres modes de gouvernance, termes euphémiques pour signifier l’absence de démocratie.

Comment comprendre cette sorte de « mix relationnel » avec deux puissances dans le chef de l’UE ? On se souvient qu’au début de son mandat, le Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell avait indiqué que l’UE devait apprendre à parler le langage de la puissance. Et depuis 2019, la Commission comme l’Union affiche une prétention « géopolitique ». Sont-ce là des éléments utiles pour comprendre la politique restrictive décidées au nom de l’universalité des droits humains ? Pas vraiment. L’action de contrainte de l’UE est ici une affirmation identitaire. C’est une conviction normative érigée en préférence : a priori, la défense des droits humains est une valeur de l’Union à propager. Est-ce une expression de puissance ? Oui, si l’on considère qu’une idée attractive a une puissance à long terme : celle de « normer » l’environnement international, d’en faire une référence incontournable. L’UE pourrait donc tabler ici sur l’attractivité de son modèle démocratique au sein de populations tierces subissant une oppression et cette puissance douce corroderait à terme les systèmes autoritaires. En attendant, ces derniers peuvent se draper dans une dignité outragée.

Par ailleurs, comment envisager les mesures restrictives à l’égard de Moscou et de Pékin, par rapport à la notion d’Union géopolitique ? Il ne s’agit clairement pas d’une action géopolitique. La géopolitique, c’est à la fois la conscience géographique de la politique étrangère, la manière d’utiliser l’espace à des fins politiques et la capacité de jauger les forces en présence pour en arriver à un équilibre favorable à tous. A cet égard, le voisinage de la Russie, les échanges des ressources qu’il induit sont autant d’éléments devant a priori pousser l’UE à la coopération sur le même continent. De même, les potentialités de l’espace commercial de l’empire du milieu et le rôle croissant de Pékin pour régler les questions requérant des instruments de gouvernance mondiale sont autant de raisons géopolitiques de chercher la coopération avec la Chine. Si l’UE entend affirmer son identité démocratique, c’est donc pour marquer sa différence avec Moscou et Pékin et les mesures coercitives individuelles somme toute de faible impact sont peut-être là pour justifier à l’égard de son opinion publique le maintien d’une politique de coopération devant, elle, tenir compte de la géopolitique. La géopolitique, certes, a pour but de stabiliser le système international et, pour ce faire, n’est pas friande d’idéologies « transformationnelles » des régimes politiques, mais elle justifie aussi la fermeté quand des déstabilisations territoriales sont à l’œuvre en Ukraine, en mer de Chine ou à Taïwan. Quitte à en subir elle-même les conséquences néfastes, l’UE peut donc brandir comme arme dans un monde interdépendant la menace de restrictions économiques graduelles ou massives. Mais ceci est d’une autre dimension que celle issue du régime général de sanctions liés aux droits humains.

Plus que jamais, comme l’aurait dit Raymond Aron, le choix de la politique de l’UE à l’égard de la Chine et de la Russie n’est pas celui du bien ou du mal mais du préférable face au détestable. A cet aune, on peut placer Nord Stream 2 ou l’accord sur les investissements avec la Chine, sans oublier tout ce qui se joue dans les organisations internationales et au Conseil de sécurité de l’ONU. Et quand l’Union entend parler le langage de la puissance et devenir géopolitique, elle ne doit pas hésiter à mettre plusieurs fers au feu pour nourrir cette ambition complexe.

 

 

 

 

 

 

 

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