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En bref

La puissance positive vue par le président permanent du Conseil européen

Europe.Russie.Debats, le 30 novembre 2021

Dans son discours sur l’état de l’Union, prononcé le 9 novembre à Berlin sur les décombres du dernier Mur, le Président du Conseil européen et ancien Premier ministre belge dépeint l’unité européenne sous un angle singulier. Certains points, qui touchent l’espace oriental, retiennent notre attention et illustrent peut-être une tendance de fond.

A l’entame du texte, l’unité européenne, comme la pipe de Magritte, n’en n’est pas tout à fait une. Elle n’est pas une donnée, mais bien un processus, une aventure collective, où l’art consiste à rapprocher des intérêts divergents par le dialogue, l’écoute, la négociation et le compromis. Ce faisant, nous dit le Président Michel, l’Europe unie connait des succès planétaires – de la monnaie unique aux valeurs fondamentales en passant par la gestion de la pandémie.
Forte de l’« admiration » qu’elle suscite « aux quatre coins du monde », l’Union est appelée à devenir une puissance de paix positive et unificatrice.

Le corollaire et la condition de cette puissance est l’influence, et celle-ci ne fonctionne que dans le dialogue avec les voisins. Il permet de mieux les connaitre, ou d’être mieux compris d’eux. Le président du Conseil européen prend pour exemple son dialogue avec le président russe, qui lui permet d’acquérir « un savoir » à partager avec ses collègues « ou avec d’autres dirigeants étrangers comme le président ukrainien ».

L’influence consiste aussi à « profiter de chaque opportunité » pour positionner l’Europe sur les dossiers géopolitiques : ainsi de la médiation entre les partis géorgiens ou de l’accord post-conflit arméno-azerbaidjanais. Enfin, la crise des migrants sur la frontière polono-bélarusse clôt le chapitre sur la capacité globale de l’Union.

Schématiquement, ce chapitre du discours suit une perspective classique allant de la réflexion systémique (sur la mission de l’UE, la nature de la puissance, les moyens de l’influence) aux dossiers régionaux (la diplomatie européenne sur le flanc oriental) pour aboutir, en point de fuite, sur une crise locale (la frontière polono-biélorusse).

Dans cet exercice de synthèse et de prospective (géo)politique, les thèmes ne sont pas évoqués pour ce qu’ils sont mais bien sous l’angle de la justification institutionnelle, voire personnelle. Chaque dossier traduit une seule préoccupation : celle de hisser l’Union à la hauteur de sa destinée manifeste.

Ainsi, le maintien d’un dialogue avec V. Poutine :

Assurer notre sécurité nécessite de connaître et de mieux comprendre nos voisins, nos concurrents et même nos adversaires. Et de nous faire bien comprendre d’eux. C’est ce que j’essaie de faire par exemple lors de mes appels téléphoniques avec des dirigeants comme le président russe. Cela me permet ensuite de partager ce savoir avec mes collègues du Conseil européen. Ou avec d’autres dirigeants étrangers comme le président ukrainien.

Face au chef du Kremlin qui privilégie les relations bilatérales avec les États Membres, un tel dialogue constitue évidemment un effort de la part du Conseil européen, un statement politique, et une gageure à bien des égards. Or, il est présenté ici sous l’angle utilitaire, à des fins de logistique interne, ou même de partage avec le rival de l’interlocuteur en question. Est-ce là réellement le but d’un dialogue diplomatique au plus haut niveau ? Quel message cela adresse-t-il à l’hyperprésident russe, sinon celui d’une logique purement institutionnelle, qui diminue d’autant l’importance des contenus ?

De même, sur les deux médiations au Caucase, le Président souligne essentiellement l’opportunité qu’ont présenté ces dossiers pour offrir un rôle de prima donna à l’UE. 

Lorsque j’ai visité la Géorgie au printemps dernier, un pays stratégiquement important dans le cadre de notre Partenariat oriental, j’ai perçu l’opportunité de négocier une entente entre les parties en conflit. De même, après mes contacts avec les dirigeants arméniens et azéri, l’Union européenne a pu jouer les intermédiaires pour conclure un accord post-conflit entre ces deux pays. L’UE a un rôle à jouer. Un rôle important.

Il est étrange de voir un médiateur chercher des opportunités de briller, et davantage encore de le voir brandir ces épisodes lorsqu’on sait leur épilogue. En effet, l’accord conclu entre les factions politiques géorgiennes fut rapidement annulé par le parti au pouvoir (Rêve géorgien). L’accord entre l’Arménie et Azerbaïdjan sur l’après-conflit s’est quant à lui évanoui dans une reprise des hostilités à la mi-novembre (donc quelques jours après le discours en question), requérant l’intervention immédiate du ministre russe de la Défense, S. Shoïgu, pour négocier un nouveau cessez-le-feu.

Pourquoi les rédacteurs du discours ont-ils choisi deux exemples si boiteux ? Cela laisse à penser que c’est qui se trouvait de mieux dans l’éventail des actions diplomatiques de l’UE. En outre, les parties qui avaient accepté la médiation se trouvent rabaissées du rang de partenaires ou d’interlocuteurs à celui d’« opportunités » pour la diplomatie européenne en mal de terrains favorables.  

Enfin, la matière juridico-institutionnelle couronne le thème de la pression migratoire.

Le président déclare en effet avoir « ouvert le débat sur le financement par l’UE d’infrastructures physiques aux frontières » et demande que « cette question soit tranchée rapidement », mais, comme le soulignait E.R.D. le mois passé, la Commission avait déjà communiqué clairement, et à deux reprises fin octobre, le refus de financer des murs avec de l’argent européen. 

Ainsi, jusque dans la tragédie humaine, le discours sur l’état de l’Union en dit davantage sur les piliers de l’édifice que sur les enjeux géopolitiques qui défient l’Europe.

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