Le site de la Chaire d’études Europe-Russie de l’UCLouvain

Chaque mois, Europe.Russie.Debats fait le point sur les dossiers qui ont marqué l’actualité euro-russe en prenant soin d’en extraire l’essentiel. N’hésitez pas à nous signaler les faits ou les publications remarquables qui nous auraient échappés, ou ceux qui vous semblent dignes d’intérêt. Nous sommes heureux de lancer la discussion avec vous. Bonne lecture

@Laetitia Spetschinsky pour Europe.Russie.Debats

A l’agenda

7 octobre, 18h15 – online

Visioconférence

La stratégie d’influence informationnelle et numérique de la Russie, par Marie-Gabrielle Bertran (Paris 8, Geode)

21 octobre, 14h – BNF, Paris

Conférence

La Russie en quête d’un nouveau modèle ? par la Fondation pour la Recherche Stratégique

 

Au menu du mois prochain

  • Les sanctions contre le Belarus sont à nouveau sur la table des experts. Le cinquième paquet de sanctions est à mettre en lien avec le passage de migrants à la frontière Belarus-Lituanie.
  • E.R.D reviendra sur les récentes annonces du rapprochement Russie-Belarus dans le cadre de l’Union d’Etat
  • Le prochaine sommet UE-Ukraine se tiendra le 12 octobre à Kiev

En bref

En ce mois d’élections parlementaires russes et allemandes, l’Union a maintenu une ambiguïté prudente à l’égard du Kremlin.

Certes, l’UE continue de condamner sévèrement les évolutions politiques russes. Cette ligne est manifeste dans le rapport de la Commission AFET du Parlement européen (adopté le 16 septembre) et dans la condamnation par le HR/VP J. Borrell des actions de cybermalveillance (Ghostwriter) attribuées à la Russie. Cependant, le HR/VP J. Borrell s’est entretenu avec le ministre russe des Affaires étrangères, S. Lavrov en marge de l’Assemblée Générale des NU et la diplomatie européenne semble déterminée à maintenir ou rétablir un dialogue sur certains dossiers d’intérêt commun au titre du fameux engagement sélectif. Dans les médias européens, les élections russes ont suscité relativement peu d’intérêt – et pour cause. L’actualité a été davantage marquée par l’enjeu capital des élections allemandes et par les évolutions dans le domaine de l’énergie. Sur ce dernier dossier, le mois a été marqué par la déstabilisation des marchés face à l’augmentation des prix de l’énergie, ainsi que par l’ouverture de nouveaux chapitres dans la distribution du gaz russe en Europe : le parachèvement de la construction du gazoduc Nord Stream 2 (10 septembre) et l’accord conclu entre Budapest et Moscou sur l’approvisionnement hongrois en gaz russe via Turkstream.

En évidence

Recommandation du Parlement européen du 16 septembre 2021 au Conseil, à la Commission et au vice-président de la Commission/haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité concernant l’orientation des relations politiques entre l’Union européenne et la Russie (2021/2042(INI))

Le rapport

Dans son rapport sur « l’orientation des relations politiques entre l’UE et la Russie », la commission AFET du Parlement européen insiste sur la nécessité de maintenir la stratégie existante de pression sur la Russie à travers plusieurs canaux, selon le triptyque énoncé précédemment par le chef de la diplomatie européenne.

  1. « Push back » contre les politiques agressives et expansionnistes du Kremlin, via
  • la dénonciation de l’occupation de la Crimée, de l’Abkhazie, de l’Ossète du Sud, du Donbass
  • le renforcement des sanctions sur la Russie en coordination accrue avec les USA, y compris sanctions sur les oligarques
  • la non-reconnaissance de l’assemblée russe qui serait issue d’élections frauduleuses
  • l’application effective du Pacte vert pour atténuer la dépendance européenne aux énergies fossiles russes
  1. « contain ». Il s’agit de protéger l’Europe des stratégies d’influence hybrides de la Russie et de la corruption;
  2. « engage » Les rapporteurs insistent sur la nécessité de montrer aux citoyens russes ce que l’UE peut offrir à une Russie démocratique pour les encourager à se débarrasser de leur régime autoritaire et corrompu. Le rapport évoque à cet égard la force d’attraction d’une liberté de circulation accrue, d’accords de libre-échange, de partenariats bilatéraux de modernisation, etc. L’Europe doit aussi inspirer les citoyens russes par l’exemple : l’approfondissement des accords d’association, en particulier avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie, serait – selon les auteurs du rapport – propice à créer une émulation, une attraction sur la société russe.

C’est la que réside la relative nouveauté de l’approche des députés européens par rapport aux positions précédentes : elle accentue l’idée d’un contact direct entre l’UE et les citoyens russes pour les soutenir face à l’adversité d’un gouvernement répressif.

 « Our report is a message to the Russian people: we are together with them. We need Russia as a good neighbour, with whom we can have good relations. We want the Russian people to enjoy the same human rights, the same rule of law and democracy privileges as we have and we enjoy. We want the Russian people to enjoy a modern and prosperous country. Such a development of Russia would be beneficial for Russian people and for the whole of Europe … The EU needs to understand and accept its exceptional role and responsibility in such a transformation ». (Rapport AFET)

 Le rapport ne semble pas se poser la question de savoir dans quelle mesure la société russe est, ou non, demanderesse d’une telle intimité.

Le vote

Le rapport a été adopté par 56 voix pour, 9 contre et 5 abstentions. Les débats donnent le ton de la diversité des approches au sein de l’UE. Europe.Russie.Debats a lu et vous en livre les points saillants:

La ligne dominante (PPE, ECR, Renew, S&D, Verts/ALE) s’est radicalisée contre le régime russe et en faveur de la société. En témoigne la virulence des mots choisis dans cet extrait de l’exposé des motifs: « L’Union devrait présenter au peuple russe des propositions concrètes de coopération mutuellement bénéfique. Nous devons faire la distinction entre le peuple russe et le régime du président Poutine, qui est une cleptocratie autoritaire en stagnation dirigée par un président à vie entourée d’un cercle d’oligarques ». A propos des oligarques, le rapport demande d’ailleurs d’étendre les régimes de sanctions aux oligarques russes pour le soutien qu’ils apportent aux politiques du Kremlin.

Les opinions minoritaires subsistent aux extrémités du spectre politique. Certains au sein du groupe La Gauche (extrême gauche) expriment l’idée que la politique de confrontation met en péril la paix et la stabilité du continent. Ils prônent une politique fondée sur le droit international (non-intervention dans les affaires intérieures, limitation aux sanctions de l’ONU), un retrait des troupes de l’OTAN du sol européen, une reprise des partenariats pour la modernisation et du dialogue sur la libéralisation du régime de visas, pour autant que l’UE et la Russie s’appuient sur des engagements fermes en matière de droits de l’Homme, de désarmement et de mesures climatiques. Cette opinion s’accompagne d’une recommandation d’établir un dialogue de haut niveau sur la coopération avec l’Union économique eurasiatique et les pays situés dans notre voisinage commun. A l’autre extrémité, très marginale, du spectre, le groupe ID (Extrême droite) rejette les compétences diplomatiques de l’Union et plaide pour des politiques nationales basées sur un dialogue pragmatique et constructif avec Moscou, soit en vertu d’un réalisme à l’égard de notre dépendance énergétique, soit au nom du partage des valeurs chrétiennes entre l’Europe et la Russie.

Les réactions russes

Le gouvernement russe a, quant à lui, réagi avec vigueur. La veille du vote, la porte-parole des Affaires étrangères russes Maria Zakharova a déclaré à l’agence TASS que la non-reconnaissance de la 8ème Duma contribuerait à détériorer considérablement les relations euro-russes, et entraverait la collaboration sur des enjeux autrement plus importants tels que l’Afghanistan. « They (the EU) are perfectly aware that our country has all the possibilities and has dealt with it on a systematic and legal basis in order to play a role in resolving this issue both on a regional and global scale. They turn to us with a request for assistance in solving this very acute problem ». 

Le représentant permanent de la Russie auprès de l’UE, V. Chizhov, s’est quant lui insurgé contre le ton paternaliste, arrogant et insultant du rapport parlementaire.

« This entire resolution’s lead idea is that [Russia] has an evil government, president and parliament. And then there is some good, democracy-seeking Russian people whom the MEPs wish to help find a ‘way to the light’. Such arrogant attitude, I am sure, will be perceived by many in our country as an insult to their intelligence and ability to think independently (…) If someone in Brussels believes that such resolutions can nudge Russians to anti-governmental rallies or can rock the situation in our country in some different fashion, then I will say that they know Russia and the Russian people poorly ».

Le diplomate russe rappelle en outre que cette résolution n’engage que ses rédacteurs.

In fine, les débats et l’adoption de cette résolution singularisent les positions du Parlement européen par rapport aux politiques menées par les États Membres, tant au niveau national qu’au niveau européen. C’est ce que rappelle d’ailleurs J.Borrell  dans son allocution lors du débat en Plénière avec une franchise et un réalisme qui concluent parfaitement notre lecture du dossier. Le travail de la diplomatie – de toute diplomatie – rappelle-t-il, est de chercher les voies d’une relation plus prévisible, plus stable et moins conflictuelle sur les dossiers d’intérêt commun. Mais dans le cas des relations euro-russes, cette méthode est entravée par une difficulté supplémentaire, car

« they (the Russians) say that clearly, they don’t care about European Union. They prefer to avoid it. They want to talk with a Member State directly and not with all of them, only with the ones that matter. So yes, certainly Russia wants to divide us and, in the face of any attempt to divide us, what we have to do is try to remain united, which is, believe me, not always easy ».

Ghostwriter

Le HR/VP a dénoncé les activités de cybermalveillance – pénétration des systèmes d’officiels européens et vol de données – désignées collectivement par le terme ghostwriter et associées à des activités de l’Etat russe. La représentation permanente de la Russie auprès de l’UE a réfuté ces allégations et invite l’UE à collaborer avec le « Russian National Computer Incident Response and Coordination Centre (NCIRCC) », l’organisme habilité à collaborer avec les Etats et organisations dans le domaine de la cybervigilance.

Borrell/Lavrov et engagement sélectif

Le ministère russe des affaires étrangères fait rapport d’une discussion entre les chefs des diplomaties russe et européenne en marge de l’assemblée générale des Nations unies le 23 septembre. Outre l’état des relations bilatérales, les délégations y ont abordé les thèmes de l’Afghanistan, de l’Ukraine, du Mali, ainsi que le JCPOA (Iran) et le Moyen-Orient. Ces domaines semblent constituer l’essentiel de l’engagement sélectif tel que l’UE l’envisage dans ses lignes d’action diplomatique à l’égard de la Russie. Ces consultations se sont poursuivies lors de la rencontre, le 28 septembre, entre Nikolay Kobrinets, (Département Europe, Ministère russe des Affaires étrangères) et Michael Siebert (Managing director Europe orientale et Asie Centrale, SEAE). 

Prix de l’énergie, Nord Stream 2 et approvisionnement hongrois en gaz russe via Turkstream

Le mois de septembre a vu s’envoler les prix de l’énergie en Europe. Cette hausse historique est le fruit de nombreux facteurs mais pour ce qui concerne la relation UE-Russie, elle pose essentiellement la question des réserves de gaz européen (1.) et de la géographie des réseaux de distribution (2.).

  1. l’Agence internationale de l’Énergie a demandé à la Russie de rétablir les volumes d’exportation vers l’Europe afin de remplir les stations de stockage. Certains États accusent en effet Moscou de réduire les exportations pour faire pression sur les régulateurs européens chargés, sous peu, de donner les autorisations administratives pour la mise en service de Nord Stream 2.
  2. Dans le contexte de tensions accrues à la frontière avec le Belarus, Vilnius a annoncé son intention de diminuer le commerce énergétique avec Minsk et Moscou (le monopole des exportations russes d’électricité est détenu par le géant Inter RAO). La redéfinition de la carte électrique dans la zone baltique constitue un enjeu de sécurité majeur.

A propos de redéfinition des interdépendances énergétiques, rappelons que le 27 septembre, Budapest a annoncé la signature d’un contrat d’approvisionnement en gaz pour 15 ans avec Gazprom. En vertu de cet accord, Budapest accueillera 4,5 milliards de m3 de gaz russe, dont 3,5 mm3 via la Serbie (dès la mise en service de ce connecteur le 1er octobre), et 1 mm3 via l’Autriche – en contournant désormais l’Ukraine. Kiev, « surprise et déçue », sollicite l’intervention de la Commission européenne pour vérifier la conformité de ce contrat avec la législation européenne dans le domaine de l’énergie. (Euractiv)

Pour ICIS, l’Ukraine et les États d’Europe centrale et orientale se mettent en ordre de bataille pour les mois difficiles qui s’annoncent avec l’arrivée de l’hiver et  la future mise en service de Nordstream 2. L’enjeu est particulièrement aigu pour l’Ukraine qui compte sur 10 à 15 mm3 de gaz en provenance de l’Europe occidentale depuis qu’elle a mis fin à ses importations directes depuis la Russie en 2015. 

Le 1er octobre, Gazprom a effectivement cessé les livraisons pour la Hongrie à travers le territoire ukrainien.  

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